Ubu Roi d’Alfred Jarry — farce noire, tyrannie grotesque, langage qui déraille — avait hanté Miró pendant des années avant qu’il n’y revienne en 1971 avec Ubu aux Baléares. La figure du Père Ubu — cette masse informe d’appétit et de bêtise — n’avait jamais vraiment quitté son vocabulaire plastique. Là où le portfolio Ubu Roi de 1966 suivait l’arc narratif de Jarry, Ubu aux Baléares accomplit quelque chose de plus intime : il transplante Ubu dans le territoire même de Miró, les îles Baléares, le paysage de ses racines les plus profondes.
Le résultat est une série de 23 lithographies produites en étroite collaboration avec Mourlot, publiée par Tériade à Paris, sur papier Arches, en édition de 120 exemplaires. Sous le crayon de Miró, Ubu devient moins un personnage qu’une force de la nature — une énergie primitive qui appartient au même paysage mythologique que le soleil, la lune et les formes noires qui peuplent ses toiles. La violence du texte originel de Jarry est absorbée dans le langage plastique de Miró : des signes vifs, presque enfantins, qui mordent comme des coups de couteau, l’image et la lettre se heurtant sur la même surface, la frontière entre l’écriture et le dessin dissoute. Une satire sans morale pesante — un langage visuel qui rit, mais qui accuse.