Il y a chez Marc Chagall une constante que ni l’exil, ni la guerre, ni le deuil ne parvinrent jamais à éteindre : la certitude que l’amour est le seul espace habitable du monde. Cette certitude traverse toute son œuvre comme un fil conducteur — des premières toiles peintes à Vitebsk dans les années 1910 jusqu’aux grandes lithographies de sa maturité, dont Amoureux à la fenêtre (1964) est l’un des exemples les plus saisissants.
Amoureux à la fenêtre appartient à la grande série de lithographies que Chagall réalise dans les années 1960, en collaboration étroite avec l’imprimeur Charles Sorlier chez Mourlot à Paris — l’atelier qui fut aussi celui de Picasso, de Matisse, de Miró. C’est une période de plénitude sereine. Chagall vit à Saint-Paul-de-Vence avec Vava, sa seconde épouse épousée en 1952, qui a remplacé dans sa vie et dans son œuvre la figure de Bella — la femme aimée des origines, morte brutalement en 1944, dont le deuil avait laissé l’artiste muet pendant près de deux ans. Vava est présente dans cette lithographie comme Bella l’était dans les premières — non pas portraiturée, mais incarnée : la figure féminine allongée au premier plan est cette présence féminine universelle que Chagall n’a cessé de peindre comme si l’amour était le seul sujet vraiment inépuisable.
La composition est caractéristique de la grammaire visuelle de Chagall à cette époque. Le nu allongé occupe le premier plan avec une plénitude tranquille — corps généreux, geste abandonné, paix du désir apaisé. Derrière lui, dans une profondeur sans perspective rationnelle, s’accumulent les signes familiers : le bouquet de fleurs, les toits du village, les arbres, une silhouette en arrière-plan. La fenêtre, motif récurrent dans l’œuvre de Chagall depuis ses années parisiennes, est ici moins une ouverture sur le monde extérieur qu’une membrane entre deux états de conscience — entre la veille et le rêve, entre l’ici et l’ailleurs. Chez Chagall, regarder par une fenêtre, c’est toujours regarder vers Vitebsk.