La scène de David et Bethsabée, tirée du Deuxième Livre de Samuel, demeure l’un des épisodes les plus troublants de l’Ancien Testament. On y voit le roi David, depuis son palais, apercevoir Bethsabée se baignant. Il la fait venir à lui, s’unit à elle malgré le fait qu’elle soit mariée à Urie, un de ses soldats partis au front. Lorsqu’il apprend qu’elle attend un enfant, David tente de dissimuler sa faute en rappelant Urie, mais celui-ci refuse par loyauté de rejoindre son foyer en temps de guerre. Le roi orchestre alors sa mort au combat, épouse Bethsabée, mais perd l’enfant né de leur union. Ce n’est qu’avec la naissance ultérieure de Salomon que cette histoire tragique s’apaise en une forme de continuité dynastique et spirituelle.
Lorsque Marc Chagall s’empare de cet épisode en 1979, dans une lithographie en couleurs, il ne cherche ni à condamner ni à juger, mais à suspendre le récit dans une lumière de réconciliation intérieure. Au lieu de souligner la faute ou le drame, il place au centre un couple enlacé, tendre, irréel, baignant dans une atmosphère flottante propre à son univers visuel. Tout, dans la composition — les couleurs profondes, les visages doux, les éléments symboliques en arrière-plan — évoque la transfiguration poétique du récit biblique en méditation amoureuse.
Cette œuvre, bien que postérieure à son grand cycle du Message Biblique, prolonge l’élan de ces décennies passées à explorer les grandes figures spirituelles de la tradition hébraïque. Chagall, alors au crépuscule de sa vie, n’illustre plus les textes : il en exprime l’âme, les ambiguïtés, les éclats d’humanité. David et Bethsabée deviennent ici moins les acteurs d’une faute que les figures d’un amour marqué par la beauté, la fragilité et la mémoire. C’est une image qui ne raconte pas : elle veille, comme un vitrail intérieur.