Il y a une ironie fondatrice dans le destin de Tom Wesselmann : cet artiste que l’histoire a rangé parmi les figures tutélaires du Pop Art américain, aux côtés de Warhol et Lichtenstein, fut aussi le plus incompris — et le plus blessé par cette incompréhension. Il souffrit de l’étiquette “pop” toute sa vie, au point d’adopter un pseudonyme, Slim Stealingworth, pour écrire lui-même sa propre monographie en 1980 et tenter, sous ce masque transparent, de rectifier le tir. Le titre qu’il choisit pour ce livre-manifeste n’était pas une boutade : Tom Wesselmann : The World’s Most Famous Unknown Artist. C’était un constat, lucide et amer, sur la façon dont la célébrité peut paradoxalement constituer la forme la plus raffinée de l’invisibilité.
Ce que l’étiquette pop masquait, c’est une ambition formelle d’une tout autre nature. Wesselmann naît en 1931 dans la banlieue de Cincinnati, sans rapport avec le monde de l’art. Sa découverte de la peinture est tardive et brutale : Cooper Union, New York, 1956, en plein règne de l’Expressionnisme abstrait. De Kooning le fascine et l’écrase à la fois. Il comprend presque immédiatement qu’il lui est impossible de l’imiter — et que son salut réside dans le mouvement exactement inverse. Pour exister en peinture après l’abstraction, il lui faut trouver un autre terrain. Ce terrain, il le découvre dans les matériaux de l’Amérique ordinaire : les magazines, les intérieurs domestiques, les publicités, les boîtes de conserve. Mais ses principes de composition, eux, il les emprunte à Matisse — son maître secret, son interlocuteur imaginaire quotidien, dont il dira un jour avec une simplicité désarmante : “Il est le peintre que j’ai le plus idolâtré, et je le suis encore.”
C’est à travers le nu féminin que Wesselmann mène, pendant quarante ans, l’une des enquêtes picturales les plus obstinées de l’art américain du XXe siècle. Ce nu s’inscrit dans une généalogie revendiquée — de Titien à Manet, de Goya à Matisse — tout en étant transplanté dans le présent de l’Amérique des années Kennedy, de la télévision couleur et des panneaux publicitaires. Il y a dans cette démarche quelque chose de délibérément paradoxal, que Wesselmann formule lui-même avec une précision presque clinique : “The female nude was given respectability by the masters — Titian and Manet. Then people had to deal with me.” La provocation est réelle. Mais derrière elle se cache une conviction profondément classique : que la peinture, pour rester vivante, doit sans cesse revenir aux mêmes questions, aux mêmes sujets, en cherchant à chaque fois de nouvelles façons de les faire exploser sur la toile.
Son modèle de prédilection est Claire, sa femme depuis 1963, rencontrée à Cooper Union alors qu’il était encore étudiant. Elle traverse toute l’œuvre — blonde, lumineuse, reconnaissable entre toutes. Dans Claire Sitting with Robe Half Off (Vivienne), exécutée en 1993, elle apparaît dans toute la plénitude de ce vocabulaire plastique mûri sur quatre décennies : aplats chromatiques d’une intensité presque vibrante, contours francs, espace sans profondeur, présence physique irrésistible. Le titre lui-même est caractéristique de la façon dont Wesselmann brouille les pistes : Claire, le modèle réel, l’intime, côtoie Vivienne, prénom fictif qui universalise la figure et la soustrait à l’anecdote.
Ce que cette œuvre accomplit, c’est une transmutation du regard. La figure est là, pleinement présente, mais la densité des couleurs — ce bleu profond, ce violet généreux, ce jaune incandescent — fait basculer l’image vers quelque chose qui dépasse la représentation. Le désir qu’elle suscite n’est pas un désir narratif. C’est un désir de surface, porté par la seule intensité optique des formes. Wesselmann, en cela, est plus proche de Matisse que de Warhol : il ne dissout pas l’image dans sa reproductibilité, il ne l’ironise pas. Il la charge, il la sature, jusqu’à ce qu’elle devienne expérience pure. “I consider myself, now and always, a formalist,” disait-il — moins préoccupé par le sujet que par la façon dont ce sujet est formé. La surface, chez lui, n’est pas le contraire de la profondeur. Elle en est la forme la plus accomplie.